Il faut prononcer son nom distinctement, l’écrire en entier, le répéter : Alice Guy. Non pas Alice Guy-Blaché, comme on l’écrit parfois pour l’identifier par le nom de son mari. Non pas « la collaboratrice de Léon Gaumont ». Non pas « l’une des premières femmes à faire du cinéma ». Alice Guy a réalisé son premier film en 1896. Elle est la première cinéaste de l’histoire. Et son nom a été effacé pendant un siècle.

Secrétaire chez Gaumont, 1895

Alice Guy naît le 1er juillet 1873 à Saint-Mandé, près de Paris. Orpheline de père très tôt, elle doit travailler. Elle suit une formation de sténographe et devient en 1894 secrétaire chez Léon Gaumont, alors directeur d’une petite entreprise de matériel photographique. La même année, les frères Lumière perfectionnent leur cinématographe.

En 1895, Gaumont acquiert la licence de fabrication du chronophotographe de Georges Demenÿ — une caméra qui permet d’enregistrer le mouvement. Alice Guy assiste à une démonstration. Elle demande à Gaumont la permission de faire des essais. Il accepte, à condition que cela n’interfère pas avec son travail de secrétaire.

La Fée aux choux : 1896

En 1896, Alice Guy tourne La Fée aux choux — une petite scène fantaisiste d’une trentaine de secondes montrant une fée extrayant des bébés de choux. Le film est généralement daté de 1896, ce qui en fait l’un des tout premiers films de fiction — contemporain des premières vues Lumière, antérieur à Méliès.

Ce premier film inaugure une carrière de douze ans à la tête de la production de films chez Gaumont. Alice Guy n’est plus secrétaire : elle est chef de production et réalisatrice. Elle tourne des comédies, des drames, des films musicaux, des films féeriques. En 1900, elle expérimente les « phonoscènes » — films synchronisés avec des enregistrements sonores, ancêtres du film parlant.

La révolution technique : son et couleur

Dès 1906, Alice Guy dirige la construction du nouveau studio Gaumont à Buttes-Chaumont, l’un des plus modernes d’Europe. Elle met en place un système de production industriel, recrute des techniciens, forme des acteurs. Dans le même temps, elle continue de réaliser elle-même les films les plus ambitieux.

Son film La Vie du Christ (1906) est l’une de ses œuvres les plus remarquables — 35 tableaux, 300 figurants, une ambition visuelle et narrative qui n’a rien à envier à ce que produit alors Hollywood, qui n’existe pas encore. Ce film prouve qu’Alice Guy n’est pas seulement pionnière : elle est cinéaste au sens plein du terme.

Solax : diriger Hollywood avant Hollywood

En 1907, elle épouse Herbert Blaché, directeur de la filiale américaine de Gaumont. En 1910, elle fonde à Fort Lee (New Jersey) — qui est alors la capitale mondiale du cinéma — sa propre société de production : Solax. Elle en est la directrice artistique, la productrice et la réalisatrice principale.

De 1910 à 1920, Solax produit environ 350 films. Alice Guy y développe un cinéma populaire et ambitieux à la fois : des westerns, des drames sociaux, des comédies. Ses films font souvent des femmes des personnages actifs, courageux, protagonistes plutôt que faire-valoir. C’est remarquable pour l’époque.

Solax est l’une des sociétés les plus productives de Fort Lee. Alice Guy y dirige une équipe de centaines de personnes — un fait extraordinaire pour une femme dans l’industrie de 1910.

L’effacement

En 1920, après le divorce d’avec Herbert Blaché, Alice Guy rentre en France avec ses deux enfants. Elle tente de relancer une carrière : personne ne veut de ses services. L’industrie cinématographique s’est réorganisée. Ses films, restés aux États-Unis, sont redistribués sous d’autres noms. Ses archives personnelles sont perdues dans un déménagement.

Elle vit jusqu’à quatre-vingt-quatorze ans — 1968 — sans que son nom figure dans une seule encyclopédie du cinéma. Les historiens qui redécouvrent Gaumont dans les années 1950 créditent ses films à ses collaborateurs masculins. Elle écrit ses mémoires dans les années 1950, enregistre des entretiens, réclame la reconnaissance. En vain, de son vivant.

La redécouverte

C’est à partir des années 1990, et surtout des années 2000, que le travail de réhabilitation s’accélère. La Cinémathèque française, la Bibliothèque du Congrès, des historiens comme Alison McMahan et Pamela Hutchinson reconstituent son catalogue, authentifient les films, rétablissent les attributions. La restauration de La Fée aux choux et de plusieurs de ses Gaumont est réalisée.

Aujourd’hui, Alice Guy est reconnue comme ce qu’elle est : la première cinéaste de l’histoire du cinéma, la fondatrice de l’un des studios les plus importants de la première décennie du cinéma américain, une pionnière de la narration filmique. Elle aurait dû figurer dans toutes les histoires du cinéma depuis 1920. Elle y figure désormais, cent ans après.

Son histoire est aussi une leçon sur la façon dont l’effacement des femmes dans l’histoire de l’art s’opère : non par une décision consciente, mais par l’accumulation de négligences, de redistributions de mérites, d’histoires écrites par des hommes pour des hommes. Retrouver Alice Guy, c’est comprendre combien d’autres Alice Guy attendent encore d’être retrouvées.