Alice Guy (1873-1968) a réalisé son premier film en 1896 — la même année que les frères Lumière filmaient l'arrivée d'un train en gare. En cinquante ans de carrière, elle a dirigé plus de 1000 films en France et aux États-Unis. Son nom a été effacé de l'histoire du cinéma pendant un siècle.
Il faut prononcer son nom distinctement, l’écrire en entier, le répéter : Alice Guy. Non pas Alice Guy-Blaché, comme on l’écrit parfois pour l’identifier par le nom de son mari. Non pas « la collaboratrice de Léon Gaumont ». Non pas « l’une des premières femmes à faire du cinéma ». Alice Guy a réalisé son premier film en 1896. Elle est la première cinéaste de l’histoire. Et son nom a été effacé pendant un siècle.
Secrétaire chez Gaumont, 1895
Alice Guy naît le 1er juillet 1873 à Saint-Mandé, près de Paris. Orpheline de père très tôt, elle doit travailler. Elle suit une formation de sténographe et devient en 1894 secrétaire chez Léon Gaumont, alors directeur d’une petite entreprise de matériel photographique. La même année, les frères Lumière perfectionnent leur cinématographe.
En 1895, Gaumont acquiert la licence de fabrication du chronophotographe de Georges Demenÿ — une caméra qui permet d’enregistrer le mouvement. Alice Guy assiste à une démonstration. Elle demande à Gaumont la permission de faire des essais. Il accepte, à condition que cela n’interfère pas avec son travail de secrétaire.
La Fée aux choux : 1896
En 1896, Alice Guy tourne La Fée aux choux — une petite scène fantaisiste d’une trentaine de secondes montrant une fée extrayant des bébés de choux. Le film est généralement daté de 1896, ce qui en fait l’un des tout premiers films de fiction — contemporain des premières vues Lumière, antérieur à Méliès.
Ce premier film inaugure une carrière de douze ans à la tête de la production de films chez Gaumont. Alice Guy n’est plus secrétaire : elle est chef de production et réalisatrice. Elle tourne des comédies, des drames, des films musicaux, des films féeriques. En 1900, elle expérimente les « phonoscènes » — films synchronisés avec des enregistrements sonores, ancêtres du film parlant.
Paris en 1900 est la capitale mondiale du spectacle et de l’image — les femmes artistes de la Belle Époque y ont plus d’espace qu’en apparence, dans les marges du music-hall, de la photographie, du théâtre. Alice Guy s’y insère par un chemin que personne n’a balisé avant elle : celui de la réalisation cinématographique.
La révolution technique : son et couleur
Dès 1906, Alice Guy dirige la construction du nouveau studio Gaumont à Buttes-Chaumont, l’un des plus modernes d’Europe. Elle met en place un système de production industriel, recrute des techniciens, forme des acteurs. Dans le même temps, elle continue de réaliser elle-même les films les plus ambitieux.

Son film La Vie du Christ (1906) est l’une de ses œuvres les plus remarquables — 35 tableaux, 300 figurants, une ambition visuelle et narrative qui n’a rien à envier à ce que produit alors Hollywood, qui n’existe pas encore. Ce film prouve qu’Alice Guy n’est pas seulement pionnière : elle est cinéaste au sens plein du terme.
Les phonoscènes méritent une attention particulière. Alice Guy tourne entre 1900 et 1907 environ 120 de ces courts films musicaux synchronisés, mettant en scène des airs d’opéra, des chansons populaires, des duos comiques. Le principe est simple : un enregistrement sonore (phonographe) est joué en salle pendant la projection. Mais la réalisation — cadrage, lumière, direction des chanteurs et acteurs — est déjà pleinement cinématographique. Ces phonoscènes constituent l’un des fonds les plus précieux de l’histoire du cinéma sonore primitif, et c’est Alice Guy qui les a inventées et produites dans leur quasi-totalité.
Solax : diriger Hollywood avant Hollywood
En 1907, elle épouse Herbert Blaché, directeur de la filiale américaine de Gaumont. En 1910, elle fonde à Fort Lee (New Jersey) — qui est alors la capitale mondiale du cinéma — sa propre société de production : Solax. Elle en est la directrice artistique, la productrice et la réalisatrice principale.
De 1910 à 1920, Solax produit environ 350 films. Alice Guy y développe un cinéma populaire et ambitieux à la fois : des westerns, des drames sociaux, des comédies. Ses films font souvent des femmes des personnages actifs, courageux, protagonistes plutôt que faire-valoir. C’est remarquable pour l’époque.
Ses westerns en particulier tranchent avec les conventions du genre naissant. Les figures féminines n’y sont pas de simples otages à secourir — elles tirent, montent à cheval, prennent des décisions. Dans ses drames sociaux, elle aborde des thèmes difficiles pour l’époque : la condition ouvrière, la violence domestique, la pauvreté urbaine. Ce répertoire de sujets — inhabituel pour une industrie encore soucieuse de légèreté — révèle une cinéaste qui comprend la puissance narrative du jeune médium et entend en faire usage.
Solax est l’une des sociétés les plus productives de Fort Lee. Alice Guy y dirige une équipe de centaines de personnes — un fait extraordinaire pour une femme dans l’industrie de 1910.
L’effacement
En 1920, après le divorce d’avec Herbert Blaché, Alice Guy rentre en France avec ses deux enfants. Elle tente de relancer une carrière : personne ne veut de ses services. L’industrie cinématographique s’est réorganisée. Ses films, restés aux États-Unis, sont redistribués sous d’autres noms. Ses archives personnelles sont perdues dans un déménagement.
L’effacement d’Alice Guy n’est pas le résultat d’une malveillance organisée — c’est quelque chose de plus insidieux. Dans une industrie qui se réécrit constamment, les crédits migrent vers ceux qui restent : les collaborateurs masculins présents sur le sol américain, les producteurs qui rachètent les catalogues, les historiens qui interrogent les hommes plutôt que les femmes. Vivian Maier connaîtra un siècle plus tard un effacement d’une autre nature — non pas d’une carrière active, mais d’une œuvre entière restée inédite faute d’interlocuteur. Les mécanismes diffèrent, mais le résultat est le même : une artiste disparaît de l’histoire pendant des décennies.
Elle vit jusqu’à quatre-vingt-quatorze ans — 1968 — sans que son nom figure dans une seule encyclopédie du cinéma. Les historiens qui redécouvrent Gaumont dans les années 1950 créditent ses films à ses collaborateurs masculins. Elle écrit ses mémoires dans les années 1950, enregistre des entretiens, réclame la reconnaissance. En vain, de son vivant.
La redécouverte
C’est à partir des années 1990, et surtout des années 2000, que le travail de réhabilitation s’accélère. La Cinémathèque française, la Bibliothèque du Congrès, des historiens comme Alison McMahan et Pamela Hutchinson reconstituent son catalogue, authentifient les films, rétablissent les attributions. La restauration de La Fée aux choux et de plusieurs de ses Gaumont est réalisée.
La musique s’est mêlée à cet hommage tardif. La harpiste Isabelle Olivier a composé une pièce inspirée d’Alice Guy, convoquant la cinéaste dans le monde des arts vivants d’aujourd’hui — une façon de prolonger la redécouverte au-delà du seul cercle des historiens du cinéma, et de la relier à la communauté des artistes femmes qui se reconnaissent dans son parcours.
Alice Guy a ouvert la voie aux réalisatrices françaises contemporaines qui dominent la scène internationale aujourd’hui.Aujourd’hui, Alice Guy est reconnue comme ce qu’elle est : la première cinéaste de l’histoire du cinéma, la fondatrice de l’un des studios les plus importants de la première décennie du cinéma américain, une pionnière de la narration filmique. Elle aurait dû figurer dans toutes les histoires du cinéma depuis 1920. Elle y figure désormais, cent ans après. Les femmes artistes et les prix qui leur ont été accordés en France et en Europe restent insuffisants au regard de leur contribution — Alice Guy n’a jamais reçu de son vivant la moindre distinction officielle française pour son œuvre de cinéaste.
Son histoire est aussi une leçon sur la façon dont l’effacement des femmes dans l’histoire de l’art s’opère : non par une décision consciente, mais par l’accumulation de négligences, de redistributions de mérites, d’histoires écrites par des hommes pour des hommes. Retrouver Alice Guy, c’est comprendre combien d’autres Alice Guy attendent encore d’être retrouvées.
La filmographie d’Alice Guy à Gaumont (1896-1906)
La décennie 1896-1906 est la plus féconde et la moins connue de la carrière d’Alice Guy. Secrétaire devenue chef de production, elle dirige à Gaumont un atelier cinématographique d’une productivité stupéfiante.
On lui attribue la supervision ou la réalisation de plus de 400 films pour Gaumont entre 1897 et 1907 — des courts métrages de trente secondes à vingt minutes, dans des genres très divers. Les comédies burlesques côtoient les drames sacrés, les féeries les actualités reconstituées. Quelques titres pour illustrer l’étendue du catalogue :
La Fée aux choux (1896, environ 30 secondes) — la première. Sage-femme de première classe (1902, comédie) — l’une de ses œuvres les plus drôles, un quiproquo de maternité qui anticipe le vaudeville cinématographique. Les Résultats du féminisme (1906) — un film comique et ambigu sur l’inversion des rôles de genre, avec des hommes aux cuisines et des femmes au café : document sur les anxiétés de l’époque, et sur la façon dont le féminisme naissant était perçu par la culture populaire. La Vie du Christ (1906) — 35 tableaux, 300 figurants, 20 minutes : un des films les plus ambitieux de l’ère du muet pré-1910, en termes de production et de mise en scène.
Le corpus des phonoscènes mérite une attention particulière. Entre 1900 et 1906, Alice Guy tourne pour Gaumont environ 120 phonoscènes — courts films synchronisés avec des enregistrements phonographiques d’airs d’opéra et de chansons populaires. Ces films constituent le plus grand ensemble existant de documents sur l’interprétation lyrique française au tournant du XXe siècle. Alice Saville, soprano du Conservatoire de Paris, y interprète des extraits de Gounod et de Bizet en playback synchronisé. Ces phonoscènes seront l’un des fonds les plus étudiés par les historiens du cinéma sonore primitif.
L’histoire du cinéma a mis un siècle à rendre justice à cette décennie. Aujourd’hui, les chercheurs de la Cinémathèque française et de la Bibliothèque du Congrès s’accordent : sans Alice Guy, la production Gaumont des années 1896-1907 n’aurait ni son volume ni son niveau artistique.
Questions fréquentes
Alice Guy réalise La Fée aux choux en 1896, considéré comme l'un des premiers films de fiction de l'histoire du cinéma. Secrétaire de Léon Gaumont, elle demande la permission de faire des essais avec la nouvelle caméra. Gaumont accepte — à condition que cela n'interfère pas avec son travail de secrétaire.
L'oubli d'Alice Guy est le résultat d'un effacement systématique. Après son divorce et son retour en France en 1922, ses films furent redistribués sous le nom de ses collaborateurs masculins. Les historiens du cinéma des années 1920-1960 ne s'intéressèrent pas à son travail. Elle mourut à 94 ans, en 1968, sans que son nom figure dans les encyclopédies du cinéma.
On lui attribue la réalisation d'environ 1000 à 1200 films — dont la majorité des courts métrages silencieux de la société Gaumont entre 1897 et 1907, et les productions de sa propre société Solax aux États-Unis (1910-1920). Beaucoup de ces films sont perdus ; environ 150 ont été retrouvés et restaurés.
La Bibliothèque du Congrès (Washington), la Cinémathèque française et plusieurs archives mondiales conservent ses films retrouvés. Le documentaire 'Être et avoir été' (2018) lui est consacré. Ses œuvres sont progressivement accessibles en ligne via les grandes plateformes de patrimoine cinématographique.