Joséphine Baker (1906-1975) est arrivée à Paris en 1925 avec la Revue Nègre et n'en est plus repartie. Chanteuse, danseuse, vedette des Folies Bergère, agent du contre-espionnage français pendant la guerre, militante antiraciste infatigable — sa vie est un roman d'aventures. En novembre 2021, elle est entrée au Panthéon.
Le soir du 2 octobre 1925, au Théâtre des Champs-Élysées à Paris, une jeune femme de dix-neuf ans entre en scène avec la Revue Nègre et change l’histoire de la danse et du spectacle français. Elle s’appelle Joséphine Baker. Cinquante ans plus tard, elle mourra à Paris, comblée d’honneurs. Et en 2021, elle entrera au Panthéon — première femme noire à y être reçue.
Saint-Louis, la misère, l’évasion
Freda Josephine McDonald naît le 3 juin 1906 à Saint-Louis, Missouri, dans une Amérique ségréguée où les lois Jim Crow régissent la vie des Noirs. Son enfance est marquée par la misère — sa mère est femme de ménage, son père percussionniste — et par la violence raciale. En 1917, elle assiste aux émeutes antiNoirs de Saint-Louis : des images qu’elle n’oubliera jamais.
Elle commence à danser dans les rues pour gagner quelques cents. À treize ans, elle rejoint une troupe d’artistes itinérants. À seize ans, elle est à New York, dans les music-halls noirs de Harlem. En 1925, une revue parisienne cherche des artistes noirs américains — la mode du jazz et de la culture afro-américaine souffle sur Paris. Joséphine Baker est choisie.
Paris, la liberté, la gloire
Son arrivée à Paris est un choc mutuel. Paris découvre un corps en mouvement d’une liberté et d’une sensualité inédites — les yeux de la salle exotisent, fantasment, mais aussi admirent et s’émerveillent. Et Joséphine découvre une ville où, pour la première fois de sa vie, elle peut entrer par la grande porte d’un restaurant, dormir dans n’importe quel hôtel, marcher sans craindre la violence raciale.
« En France, je suis une personne », dit-elle. Cette liberté va nourrir toute sa vie. Elle ne repartira pas aux États-Unis — du moins pas pour y vivre.
Aux Folies Bergère, son numéro du jupon de bananes (1926) est un scandale et un triomphe. La presse blanche l’exotise sans retenue — termes racistes, comparaisons animales. Mais Joséphine s’approprie le scandale, en fait une force, construit son personnage. Elle comprend que le regard blanc est ambivalent — fasciné et condescendant — et elle le manipule pour imposer sa présence. Dans ce Paris des années 1920 où les femmes occupent la scène des arts et du spectacle avec une liberté nouvelle, Joséphine Baker est une figure à part — corps, voix et présence impossible à ignorer ou à classer.

L’artiste : chant, cinéma, théâtre
On réduit parfois Joséphine Baker à la danseuse des bananes. C’est une injustice. Elle est aussi et surtout une chanteuse d’une grande sensibilité — J’ai deux amours, La Petite Tonkinoise, Sous le ciel d’Afrique — et une actrice qui tourne plusieurs films (La Sirène des Tropiques, 1927 ; Zou-zou, 1934 ; Princesse Tam Tam, 1935). Sa voix — légère, claire, avec une mélancolie secrète — est reconnaissable entre toutes.
Sa discographie est un document sonore d’une époque. Elle enregistre pour Columbia et pour Odéon à partir de 1926 — d’abord des airs de revue et des chansons exotisantes que l’industrie lui impose, puis progressivement des pièces qui lui ressemblent davantage. J’ai deux amours (1930), qui deviendra son hymne, dit en deux mots ce que sa vie entière illustre : l’Amérique et Paris, la patrie d’origine et la patrie choisie. Ses enregistrements connaissent un succès considérable dans toute l’Europe francophone et anglophone, et lui valent une popularité radiophonique qui dépasse largement les frontières des music-halls. La Belle Époque et ses figures féminines avaient ouvert la voie à une culture du spectacle populaire — Joséphine Baker en est, dans les années 1920-1930, l’héritière inattendue et flamboyante.
Elle est aussi la première femme noire à devenir vedette internationale de music-hall, à figurer sur des affiches géantes dans toute l’Europe, à être reproduite sur des objets de mode (la « Baker Boy » est une coupe de cheveux). Elle construit une image, une marque, une légende.
La Résistance : agent secret sous les projecteurs
Quand la guerre éclate, Joséphine Baker n’hésite pas. Elle contacte le capitaine Jacques Abtey des services secrets français dès 1939. Pendant toute la guerre, elle sera agent du BCRA — les services secrets de la France libre du général de Gaulle.
Sa couverture est parfaite : une star internationale qui voyage pour ses tournées. Elle recueille des informations diplomatiques lors de ses passages en Espagne, au Portugal, en Afrique du Nord. Elle les transmettent dissimulées dans ses partitions (notées à l’encre sympathique) ou sur son corps (cousues dans ses vêtements). Le mot « infaillible » est celui qu’Abtey utilisera plus tard pour elle.
En Afrique du Nord, elle s’engage dans l’armée française libre. Elle est nommée sous-lieutenante dans l’armée de l’air, puis lieutenante. Elle participe à des tournées pour remonter le moral des troupes en Afrique, en Italie, en Allemagne libérée. À la Libération, elle est décorée de la Médaille de la Résistance avec Rosette et de la Légion d’honneur — deux des plus hautes distinctions françaises. Parmi les actrices françaises qui ont suivi des trajectoires mêlant engagement et art, Anny Duperey incarne à sa manière cette tradition de la femme publique dont la vie dépasse la seule scène.
Le militantisme antiraciste
Après la guerre, Joséphine Baker mène un combat antiraciste sans relâche. En 1951, lors d’une tournée aux États-Unis, elle refuse de se produire dans des salles ségréguées. Elle porte plainte contre le Stork Club de New York qui lui a refusé l’accès. Elle est l’une des rares célébrités blanches ou noires à prendre des risques publics pour la déségrégation.
En août 1963, elle est à Washington pour la Marche sur Washington de Martin Luther King — l’une des rares femmes à prendre la parole depuis les marches du Lincoln Memorial, vêtue de son uniforme militaire, la poitrine couverte de ses décorations françaises.
Sa famille devient elle-même un manifeste : elle adopte douze enfants de toutes origines et nationalités — sa « tribu arc-en-ciel » — et les élève à Les Milandes, son château en Dordogne. Ce château périgourdin, qu’elle acquiert en 1947 et transforme en communauté expérimentale, est l’autre face de sa vie publique — non plus la scène des music-halls, mais le quotidien d’une femme qui a choisi la nationalité française en 1937 et entend vivre ses convictions jusqu’au bout. Les Milandes sera vendu aux enchères en 1969 après la ruine de Joséphine, mais il reste dans la mémoire collective comme le symbole de son utopie fraternelle.
L’entrée au Panthéon — 30 novembre 2021
Le 30 novembre 2021, la cérémonie a été particulièrement émouvante. Le cercueil de Joséphine Baker — qui repose toujours à Monaco, selon sa volonté — n’est pas entré au Panthéon : c’est une capsule de terre de Saint-Louis, de Paris et de Les Milandes qui a été déposée symboliquement. Mais son nom est gravé au fronton du monument républicain, parmi les grands hommes et les grandes femmes de la nation française.
Elle est la sixième femme à entrer au Panthéon. La première femme noire. Et elle le méritait depuis 1945.
Les distinctions officielles accordées aux femmes artistes en France — Légion d’honneur, Panthéon, Académies — ont toujours eu une longueur de retard sur la réalité des talents et des contributions. Joséphine Baker l’illustre de façon éclatante : décorée en 1946, panthéonisée soixante-quinze ans plus tard. Dans la mémoire collective française, elle rejoint désormais George Sand, Marie Curie et quelques autres comme figure tutélaire — une femme qui a choisi la France, qui s’est battue pour elle, et que la France met si longtemps à honorer pleinement. Comédienne, chanteuse, résistante, militante : toutes ces facettes coexistent dans un destin que peu de vies peuvent égaler en intensité et en cohérence.
Questions fréquentes
Joséphine Baker a été panthéonisée le 30 novembre 2021, sous la présidence d'Emmanuel Macron, pour l'ensemble de son engagement : son action dans la Résistance française (agent du contre-espionnage, lieutenante dans l'armée de l'air), son militantisme antiraciste (marche de Washington 1963), son humanisme (adoption de 12 enfants de toutes origines — la 'tribu arc-en-ciel'). Elle est la première femme noire à entrer au Panthéon.
La 'Danse Banane' aux Folies Bergère (1926-1927) est son numéro le plus iconique — une danse sensuelle en jupon de bananes artificielles qui scandalise et fascine Paris. Ce numéro est à la fois un triomphe commercial et un objet d'analyse complexe sur l'exotisation du corps noir dans le regard blanc occidental.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, Joséphine Baker travaille pour le Bureau Central de Renseignements et d'Action (BCRA), les services secrets de la France libre. Elle recueille des informations diplomatiques lors de ses tournées en Espagne, en Amérique du Nord et en Afrique du Nord, les transmettant à Londres en les cachant dans ses partitions musicales et sous ses vêtements (encre sympathique sur ses sous-vêtements).
Freda Josephine McDonald est née le 3 juin 1906 à Saint-Louis (Missouri), dans une famille pauvre. Son enfance est marquée par la pauvreté, le travail domestique dès l'âge de 8 ans et les violences raciales — elle assiste à des pogroms antiNoirs. Elle commence à danser dans les rues, rejoint des troupes itinérantes, arrive à New York à 16 ans. Sa vie à Paris à partir de 1925 est une rupture totale avec ce passé.