Le soir du 2 octobre 1925, au Théâtre des Champs-Élysées à Paris, une jeune femme de dix-neuf ans entre en scène avec la Revue Nègre et change l’histoire de la danse et du spectacle français. Elle s’appelle Joséphine Baker. Cinquante ans plus tard, elle mourra à Paris, comblée d’honneurs. Et en 2021, elle entrera au Panthéon — première femme noire à y être reçue.

Saint-Louis, la misère, l’évasion

Freda Josephine McDonald naît le 3 juin 1906 à Saint-Louis, Missouri, dans une Amérique ségréguée où les lois Jim Crow régissent la vie des Noirs. Son enfance est marquée par la misère — sa mère est femme de ménage, son père percussionniste — et par la violence raciale. En 1917, elle assiste aux émeutes antiNoirs de Saint-Louis : des images qu’elle n’oubliera jamais.

Elle commence à danser dans les rues pour gagner quelques cents. À treize ans, elle rejoint une troupe d’artistes itinérants. À seize ans, elle est à New York, dans les music-halls noirs de Harlem. En 1925, une revue parisienne cherche des artistes noirs américains — la mode du jazz et de la culture afro-américaine souffle sur Paris. Joséphine Baker est choisie.

Paris, la liberté, la gloire

Son arrivée à Paris est un choc mutuel. Paris découvre un corps en mouvement d’une liberté et d’une sensualité inédites — les yeux de la salle exotisent, fantasment, mais aussi admirent et s’émerveillent. Et Joséphine découvre une ville où, pour la première fois de sa vie, elle peut entrer par la grande porte d’un restaurant, dormir dans n’importe quel hôtel, marcher sans craindre la violence raciale.

« En France, je suis une personne », dit-elle. Cette liberté va nourrir toute sa vie. Elle ne repartira pas aux États-Unis — du moins pas pour y vivre.

Aux Folies Bergère, son numéro du jupon de bananes (1926) est un scandale et un triomphe. La presse blanche l’exotise sans retenue — termes racistes, comparaisons animales. Mais Joséphine s’approprie le scandale, en fait une force, construit son personnage. Elle comprend que le regard blanc est ambivalent — fasciné et condescendant — et elle le manipule pour imposer sa présence.

L’artiste : chant, cinéma, théâtre

On réduit parfois Joséphine Baker à la danseuse des bananes. C’est une injustice. Elle est aussi et surtout une chanteuse d’une grande sensibilité — J’ai deux amours, La Petite Tonkinoise, Sous le ciel d’Afrique — et une actrice qui tourne plusieurs films (La Sirène des Tropiques, 1927 ; Zou-zou, 1934 ; Princesse Tam Tam, 1935). Sa voix — légère, claire, avec une mélancolie secrète — est reconnaissable entre toutes.

Elle est aussi la première femme noire à devenir vedette internationale de music-hall, à figurer sur des affiches géantes dans toute l’Europe, à être reproduite sur des objets de mode (la « Baker Boy » est une coupe de cheveux). Elle construit une image, une marque, une légende.

La Résistance : agent secret sous les projecteurs

Quand la guerre éclate, Joséphine Baker n’hésite pas. Elle contacte le capitaine Jacques Abtey des services secrets français dès 1939. Pendant toute la guerre, elle sera agent du BCRA — les services secrets de la France libre du général de Gaulle.

Sa couverture est parfaite : une star internationale qui voyage pour ses tournées. Elle recueille des informations diplomatiques lors de ses passages en Espagne, au Portugal, en Afrique du Nord. Elle les transmettent dissimulées dans ses partitions (notées à l’encre sympathique) ou sur son corps (cousues dans ses vêtements). Le mot « infaillible » est celui qu’Abtey utilisera plus tard pour elle.

En Afrique du Nord, elle s’engage dans l’armée française libre. Elle est nommée sous-lieutenante dans l’armée de l’air, puis lieutenante. Elle participe à des tournées pour remonter le moral des troupes en Afrique, en Italie, en Allemagne libérée. À la Libération, elle est décorée de la Médaille de la Résistance avec Rosette et de la Légion d’honneur — deux des plus hautes distinctions françaises.

Le militantisme antiraciste

Après la guerre, Joséphine Baker mène un combat antiraciste sans relâche. En 1951, lors d’une tournée aux États-Unis, elle refuse de se produire dans des salles ségréguées. Elle porte plainte contre le Stork Club de New York qui lui a refusé l’accès. Elle est l’une des rares célébrités blanches ou noires à prendre des risques publics pour la déségrégation.

En août 1963, elle est à Washington pour la Marche sur Washington de Martin Luther King — l’une des rares femmes à prendre la parole depuis les marches du Lincoln Memorial, vêtue de son uniforme militaire, la poitrine couverte de ses décorations françaises.

Sa famille devient elle-même un manifeste : elle adopte douze enfants de toutes origines et nationalités — sa « tribu arc-en-ciel » — et les élève à Les Milandes, son château en Dordogne.

Le Panthéon, 2021

Le 30 novembre 2021, la cérémoniale a été particulièrement émouvante. Le cercueil de Joséphine Baker — qui repose toujours à Monaco, selon sa volonté — n’est pas entré au Panthéon : c’est une capsule de terre de Saint-Louis, de Paris et de Les Milandes qui a été déposée symboliquement. Mais son nom est gravé au fronton du monument républicain, parmi les grands hommes et les grandes femmes de la nation française.

Elle est la sixième femme à entrer au Panthéon. La première femme noire. Et elle le méritait depuis 1945.