Florence Price (1887-1953) est la première femme noire dont une symphonie a été jouée par un grand orchestre américain — le Chicago Symphony Orchestra, en 1933. Ses partitions, retrouvées dans une maison abandonnée en Illinois en 2009, ont déclenché une redécouverte mondiale. Son œuvre mêle le langage romantique européen aux spirituals et aux danses afro-américaines — une synthèse unique et puissante.
Le soir du 15 juin 1933, le Chicago Symphony Orchestra joue pour la première fois la Symphonie n°1 en mi mineur de Florence Price. La salle du Chicago World’s Fair est pleine. Frederick Stock dirige. Dans le public, Florence Price — quarante-six ans, professeure de piano, compositrice que presque personne hors de la communauté noire de Chicago connaît — entend sa musique jouée par le plus grand orchestre de la ville.
C’est un moment historique. Aucune femme noire américaine, avant elle, n’avait jamais atteint ce stade. Aucune n’avait écrit une symphonie. Aucune n’avait été jouée par un orchestre de cette envergure. Florence Price est la première — dans un pays qui, en 1933, pratique encore la ségrégation dans la plupart de ses institutions.
Little Rock, Arkansas : les origines
Florence Beatrice Smith naît le 9 avril 1887 à Little Rock, Arkansas. Sa famille appartient à la classe moyenne noire éduquée du Sud américain — un espace social fragile, constamment menacé par la violence raciste de l’après-Reconstruction, mais porteur d’une culture et d’une aspiration à l’excellence que l’oppression n’a pas réussi à étouffer.
Sa mère, Florence Irene Gulliver, est musicienne et lui enseigne le piano dès l’enfance. À dix-neuf ans, Florence est diplômée du New England Conservatory de Boston — établissement qui acceptait les étudiants noirs quand la plupart des grandes écoles américaines les refusaient. Elle en sort avec deux diplômes : piano et orgue.
Elle enseigne ensuite dans plusieurs établissements du Sud, puis fuit l’Arkansas en 1927 après une vague de violences racistes. Elle s’installe à Chicago, ville qui abrite alors l’une des communautés noires américaines les plus actives et les plus créatrices — la Harlem Renaissance a son équivalent à Chicago, autour de la South Side. Florence Price y trouve un terreau favorable à sa création.
Une double discrimination, une double détermination
Ce que Florence Price a dû surmonter dépasse ce que la plupart des artistes, même défavorisés, ont jamais affronté. Elle est noire dans une société ségrégationniste où les orchestres blancs ne jouent pas de musique composée par des Noirs. Elle est femme dans un monde musical où les femmes compositrices sont marginalisées quelle que soit leur couleur de peau.
Cette double exclusion, elle la nomme dans une lettre à Serge Koussevitzky, chef de l’Orchestre symphonique de Boston, à qui elle envoie ses partitions en 1943 : « Dois-je affronter deux handicaps — celui de la race et celui du sexe ? » Koussevitzky ne joua jamais sa musique.
Joséphine Baker avait choisi l’exil pour échapper à cette double discrimination — en France, elle devenait une star, une artiste reconnue, pas une citoyenne de seconde zone. Florence Price fit le choix inverse : rester aux États-Unis, travailler de l’intérieur, forcer les portes une à une.
Les femmes compositrices du romantisme tardif et de la musique américaine ont toutes dû inventer leurs propres stratégies de survie artistique. Celle de Florence Price fut à la fois la plus coûteuse et la plus féconde.
La synthèse : romantisme européen et âme afro-américaine
Ce qui rend l’œuvre de Florence Price unique, c’est précisément ce refus de choisir. Elle ne compose pas de la musique européenne en s’effaçant derrière les maîtres. Elle ne compose pas non plus de la musique « folklorique » noire au sens où certains critiques blancs attendaient qu’une compositrice noire le fasse — comme si son identité la destinait à un répertoire limité.
Sa Symphonie n°1 en mi mineur (1932) est construite dans la forme classique en quatre mouvements, avec un langage harmonique qui doit à Dvořák et à la tradition romantique tardive. Mais le troisième mouvement est un Juba — une danse afro-américaine dont les rythmes syncopés, les ostinatos percutants, la vitalité rythmique sont irréductibles à l’Europe. Ce n’est pas un collage : c’est une synthèse organique, comme Dvořák avait intégré les mélodies slaves dans ses symphonies, mais avec une dimension politique supplémentaire — affirmer que cette musique-là, celle des Noirs américains, mérite la symphonie.
Son Concerto pour piano n°1 (1934), ses mélodies pour voix et piano — certaines sur des poèmes de Langston Hughes — et ses pièces pour orgue prolongent cette ligne. Partout, le soin de la forme côtoie l’ancrage dans une tradition musicale afro-américaine que Price revendique comme constitutive de son identité créatrice.
La mort, l’oubli, et la résurrection de 2009
Florence Price meurt le 3 juin 1953 à Chicago, à soixante-six ans. Elle est presque oubliée à l’heure de sa mort — ses partitions sont éparpillées, ses archives désorganisées. Le mouvement des droits civiques qui s’annonce dans les années 1950 met à l’honneur d’autres figures. La musicologie américaine, encore largement blanche et masculine, ne cherche pas à la retrouver.
En 2009, un couple achetant une maison abandonnée à St. Anne dans l’Illinois trouve des boîtes entières de partitions manuscrites. La maison avait appartenu à Florence Price dans les années 1940. Les documents révèlent l’étendue d’une œuvre que personne ne soupçonnait : quatre symphonies complètes, plusieurs concertos, de la musique de chambre, des mélodies, des pièces pour orgue et piano — une production considérable, d’une cohérence et d’une qualité qui stupéfient les spécialistes.
Depuis 2009, la redécouverte de Florence Price est mondiale. L’Orchestre philharmonique de Berlin joue ses symphonies. Les plus grandes maisons de disques enregistrent ses œuvres. Elle figure dans les programmes du Carnegie Hall. Des thèses universitaires se multiplient. Ce qui était silence est devenu bruit.
Cette résurrection est à la fois une réparation et un constat d’échec collectif : le système musical américain du XXe siècle a laissé disparaître l’une de ses compositrices les plus importantes parce qu’elle était noire et femme. Le fait que nous l’entendions aujourd’hui est un progrès. Le fait qu’il ait fallu attendre que des boîtes soient trouvées dans une maison abandonnée reste une condamnation sans appel de ce que fut ce système.
George Sand, qui luttait sur un autre continent et dans un autre siècle pour que les femmes créatrices soient prises au sérieux, aurait reconnu dans le destin de Florence Price la même logique d’exclusion — et la même indestructibilité de l’œuvre.
Questions fréquentes
En 2009, un couple achetant une maison abandonnée à St. Anne dans l'Illinois découvrit dans la propriété des boîtes contenant des centaines de partitions manuscrites et de documents appartenant à Florence Price. Cette découverte fortuite révéla l'étendue d'une œuvre presque entièrement oubliée — symphonies, concertos, musique de chambre, mélodies. Depuis lors, l'Université du Michigan conserve et catalogue les archives Price, et les enregistrements se sont multipliés dans le monde entier.
La juba est une danse afro-américaine traditionnelle aux origines africaines, qui utilise des frappes rythmiques du corps (mains, pieds, poitrine) pour créer une polyrythmie complexe. Florence Price intègre les rythmes et l'esprit de la juba dans ses compositions symphoniques, à côté des spirituals et des chants de l'Église noire américaine. Ce choix est délibéré : il affirme une identité culturelle afro-américaine dans un espace — la musique symphonique — qui en excluait systématiquement les représentants.
Florence Price est aujourd'hui reconnue comme l'une des compositrices majeures de l'Amérique du début du XXe siècle. Elle a dû surmonter une double discrimination — de genre et raciale — dans une société ségrégationniste. Son œuvre, mêlant le romantisme tardif européen et les traditions musicales noires américaines, constitue une synthèse originale et sans équivalent. Depuis 2009, elle figure dans les programmes des grandes salles mondiales, et ses symphonies font partie du répertoire standard.