Alexandra Lapierre est la grande biographe française des femmes pionnières. Née en 1955 à Paris, formée entre la Sorbonne, l'American Film Institute et l'Université de Californie du Sud, elle consacre son œuvre à ressusciter des vies féminines que l'Histoire a occultées ou déformées.
Il existe une catégorie rare d’écrivaines qui font de la biographie romanesque un art à part entière. Alexandra Lapierre appartient à cette catégorie. Née en 1955 à Paris, formée dans plusieurs universités de prestige — la Sorbonne, l’American Film Institute de Los Angeles, puis l’USC (University of Southern California) — elle a choisi de consacrer sa vie et son œuvre à un projet singulier : redonner voix et chair aux femmes que l’Histoire a effacées, déformées ou réduites à leur seule relation aux hommes célèbres qui les entouraient.
Sa formation est elle-même le reflet de son œuvre : plurielle, transatlantique, refusant les frontières disciplinaires. On ne saurait la ranger dans la case commode de « l’écrivaine française » sans trahir la dimension internationale de son regard. Elle a vécu aux États-Unis, elle lit et travaille en plusieurs langues, elle plonge dans des archives dispersées sur plusieurs continents pour reconstituer des vies que les archivistes eux-mêmes n’avaient pas jugé utile de documenter.
Artemisia Gentileschi : un combat pour la gloire et l’honneur
Le nom d’Alexandra Lapierre est d’abord associé à Artemisia Gentileschi, peintre baroque italienne du XVIIe siècle, figure longtemps marginalisée par l’histoire de l’art avant sa redécouverte par les historiennes féministes des années 1970. Artemisia, un combat pour la gloire et l’honneur (1998) est le livre qui révèle Lapierre au grand public et qui lui vaut une reconnaissance internationale.
Artemisia Gentileschi (1593-1656) est une artiste extraordinaire à tous égards. Fille du peintre Orazio Gentileschi, formée dans son atelier, elle développe très jeune un style personnel d’une violence et d’une intensité qui dépassent ceux de son père. Ses toiles — Judith décapitant Holopherne, La Madeleine en extase, Suzanne et les vieillards — sont des œuvres de premier plan dans le courant caravagesque. Elles furent pourtant longtemps attribuées à son père ou à d’autres maîtres masculins.
Mais Artemisia fut aussi victime d’un viol commis par Agostino Tassi, assistant de son père, et dut subir un procès public humiliant — y compris des séances de torture — pour prouver qu’elle disait la vérité. Lapierre reconstitue ce dossier judiciaire avec une précision d’historienne et une empathie de romancière. Elle montre comment Artemisia transforma ce traumatisme en carburant artistique, comment la puissance de ses tableaux porte la trace d’une femme qui a décidé de ne pas se laisser détruire.
Ce travail de réhabilitation des femmes artistes injustement oubliées fait écho à la mission que s’est donnée l’encyclopédie Femmes Artistes dans son ensemble. Les femmes peintres françaises des XIXe et XXe siècles ont subi des mécanismes d’effacement comparables à ceux qui pesaient sur Artemisia : attribution de leurs œuvres à des hommes, réduction de leur biographie à leurs liens conjugaux, exclusion des grandes expositions et des collections nationales. Alexandra Lapierre nomme ces mécanismes et les documente.
Belle Greene : le double secret
Belle Greene (Flammarion, 2021) est peut-être l’œuvre la plus ambitieuse de Lapierre. Le livre retrace la vie de Belle da Costa Greene (1883-1950), personnage réel et fascinant que le monde de l’art new-yorkais du début du XXe siècle connaissait comme la collaboratrice toute-puissante du banquier J.P. Morgan.
Belle Greene fut, en effet, la bibliothécaire et directrice de la collection d’art de Morgan — une collection qui rassemblait des manuscrits enluminés, des incunables, des tableaux de maîtres et des objets d’art d’une valeur inestimable. Son rôle n’était pas simplement administratif : elle choisissait les acquisitions, négociait avec les marchands européens, orientait les goûts de son patron. Elle était, de fait, l’une des femmes les plus influentes dans le monde de l’art et du livre de son époque.
Mais Belle Greene cachait un secret : elle était afro-américaine dans une Amérique ségrégationniste. Née Richard Theodore Greener, son père était l’un des premiers Noirs diplômés de Harvard ; elle changea de nom, s’inventa une ascendance portugaise et vécut pendant des décennies dans l’angoisse permanente d’être découverte. Lapierre reconstitue cette double vie avec une minutie impressionnante, montrant comment Belle Greene naviguait entre deux mondes irréconciliables.
Doña Isabel Bareto et les pionnières des siècles
Alexandra Lapierre ne limite pas son enquête aux XVIIe et XXe siècles. Filibuste consacre un portrait à Doña Isabel Bareto, aventurière espagnole du XVIe siècle qui fut — fait rarissime — nommée femme-amiral d’une flotte royale. Lapierre retrouve dans ces archives coloniales espagnoles la trace d’une femme qui s’imposa dans un monde entièrement masculin par la force de son caractère et de son intelligence stratégique.
Ce faisant, elle rejoue le geste fondateur de l’encyclopédisme féministe : montrer que les femmes ont toujours exercé des métiers et des fonctions qu’on prétend leur avoir accordés récemment. L’Histoire n’est pas linéaire ni progressiste ; elle est remplie de pionnières que chaque époque réinvente comme si elles n’avaient pas de précédentes. George Sand fut elle-même une pionnière en ce sens : cheffe d’entreprise éditoriale, propriétaire du château de Nohant, femme politique de fait pendant la Révolution de 1848 — autant de rôles que ses contemporains refusèrent de lui reconnaître pleinement.
Moura et la muse diplomatique
Moura (2015) raconte la vie de Moura Budberg (1892-1974), femme russe qui fut la maîtresse de Maxime Gorky, puis la compagne de H.G. Wells, et surtout une agent de renseignement dont les allégeances n’ont jamais été entièrement élucidées. Figure de l’ambiguïté radicale, Moura fut une survivante : elle traversa la révolution russe, les purges staliniennes, l’exil londonien, en ne devant sa survie qu’à son intelligence et à son charme.
Ce livre, comme les autres, pose la même question au fond : qu’est-ce qu’il faut de force, de ruse et d’intelligence pour qu’une femme du XXe siècle puisse simplement exister selon ses propres termes ? La réponse de Lapierre est toujours la même : davantage qu’on ne l’imagine, davantage en tout cas que ce que les hommes de la même époque devaient déployer pour obtenir les mêmes résultats.
Fanny Stevenson et le roman conjugal
Avec Fanny Stevenson (1993), son premier grand succès, Alexandra Lapierre avait déjà établi les règles de son art. Elle reconstituait la vie de Fanny Osbourne, épouse de Robert Louis Stevenson, que la biographie littéraire officielle réduisait à un rôle d’accompagnatrice. Lapierre montrait au contraire une femme indépendante, voyageuse, artiste elle-même, dont la vie précédant sa rencontre avec Stevenson était en elle-même un roman d’aventures.
Son œuvre entière est une invitation à relire l’histoire de l’art et de la culture en changeant de perspective. Les femmes artistes distinguées par des prix en France sont souvent présentées comme des exceptions. Alexandra Lapierre démontre, livre après livre, que ce ne sont pas des exceptions mais des représentantes d’une majorité silencieuse dont il faut simplement consentir à chercher les traces.
La méthode Lapierre : archive et empathie
Ce qui distingue Alexandra Lapierre de nombreux biographes est sa méthode de travail, qu’elle a décrite dans plusieurs entretiens. Pour chaque livre, elle commence par des années d’archives : correspondances, documents judiciaires, journaux intimes, témoignages de contemporains éparpillés sur plusieurs continents. Ce travail d’historienne est la fondation sur laquelle le récit sera construit.
Mais le récit, justement, ne se réduit pas à la compilation de faits. Lapierre procède ensuite par ce qu’on pourrait appeler une empathie radicale : elle s’efforce d’habiter la vie de son personnage, de comprendre depuis l’intérieur les décisions, les résistances, les silences. C’est là que la romancière prend le relais de l’historienne — non pour inventer ce qui n’est pas documenté, mais pour rendre sensible ce que le document ne peut transmettre seul.
Cette méthode croise les préoccupations de la scène française des arts lyriques et théâtraux, où les grandes interprètes cherchent elles aussi à habiter leurs personnages de l’intérieur, à ne pas se contenter d’une exécution technique mais à incarner une présence. La biographie romanesque et l’interprétation sont, en un sens, le même geste : reconstruire une vie en lui donnant corps.
Un projet encyclopédique en cours
À l’âge où beaucoup d’auteurs ralentissent ou se répètent, Alexandra Lapierre poursuit son projet avec une énergie inentamée. Chaque nouveau livre est une nouvelle enquête, un nouveau voyage dans le temps et l’espace, une nouvelle pionnière arrachée à l’oubli. Son œuvre forme désormais une sorte d’encyclopédie vivante des femmes extraordinaires que l’Histoire officielle n’a pas daigné retenir.
Ce projet résonne avec la vocation même de cet encyclopédie : montrer que les femmes artistes, en tout temps et en tout lieu, ont existé, agi, créé — et que leur effacement n’était pas inévitable mais le résultat de choix culturels et institutionnels qui peuvent être, doivent être, défaits. Alexandra Lapierre, une biographie après l’autre, les défait.
Questions fréquentes
Artemisia Gentileschi (1593-1656) est l'une des premières femmes peintres à avoir acquis une renommée internationale à son époque. Elle fut victime d'un viol par son maître Agostino Tassi, puis soumise à un procès humiliant. Alexandra Lapierre a retracé sa vie dans Artemisia, un combat pour la gloire et l'honneur (1998), montrant comment elle transforma son traumatisme en puissance artistique.
Belle Greene (1883-1950) était la bibliothécaire personnelle du banquier J.P. Morgan, qui lui confia la gestion de sa collection d'art. Afro-américaine, elle cachait ses origines pour survivre dans la haute société blanche de New York. Alexandra Lapierre lui consacre Belle Greene (2021), roman qui explore le double secret de son identité raciale et de sa vie amoureuse.