Il existe un répertoire pianistique considérable, élégant, inventif, presque entièrement oublié du grand public : celui des compositrices et compositeurs de la Belle Époque française. Chaminade, Massenet, Fauré, Saint-Saëns — noms illustres pour certains, négligés pour d’autres — ont produit entre 1880 et 1914 une musique de salon et de concert d’une raffinesse que le XXe siècle a eu tendance à congédier comme « trop agréable » ou trop peu avant-gardiste. Arzhel Rouxel est l’une des pianistes qui ont choisi de leur redonner leur dignité, depuis le plateau du festival femmes artistes du Château d’Ars jusqu’aux salles de concert bretonnes.

Son parcours commence loin de Paris. Bretonne de formation, Arzhel Rouxel travaille d’abord au Conservatoire à rayonnement régional de Rennes, institution dont la tradition pianistique est solide et les enseignants exigeants. C’est là que se construisent les fondations techniques — le geste, la lecture, la mémoire — sur lesquelles tout le reste s’édifie.

Le Conservatoire national supérieur de Paris

L’entrée au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris (CNSMDP) représente, pour tout pianiste français, un passage décisif. Arzhel Rouxel y travaille dans les classes de Michel Béroff et de Florent Boffard — deux figures dont les approches se complètent : Béroff, pianiste de la tradition française du XXe siècle, formé par Yvonne Loriod, porteur d’une rigueur stylistique héritée de Messiaen ; Boffard, interprète de la musique contemporaine, dont la précision analytique affine le rapport au texte et à la structure.

Cette double formation installe chez Arzhel Rouxel une capacité à lire la partition avec la même exigence qu’on applique à Boulez ou à Ligeti — et à l’appliquer à un répertoire que certains croient, à tort, moins exigeant. Car la musique de Cécile Chaminade ou de Gabriel Fauré demande une subtilité de toucher, une gestion du legato et de la pédale, une compréhension stylistique que rien dans le CNSMDP n’empêche d’approfondir — au contraire.

Un itinéraire élargi : danse, théâtre, scène

La singularité du parcours d’Arzhel Rouxel tient aussi à deux formations parallèles, hors du sillon strict du piano de concert. Elle suit une formation complémentaire en accompagnement chorégraphique — l’art d’accompagner au piano les classes de danse, d’improviser à partir d’un mouvement, de construire un soutien musical qui laisse la danse respirer sans l’écraser. C’est une discipline exigeante, distincte du concert, qui développe l’écoute de l’autre, la souplesse rythmique, le sens dramatique du moment.

Elle suit également des cours au Cours Florent, école de théâtre parisienne. Ce détour par le jeu dramatique n’est pas une curiosité anecdotique : pour une pianiste dont le répertoire central comprend des pièces de caractère, des mélodies arrangées, des miniatures évocatrices, comprendre comment on construit un personnage ou une atmosphère en temps réel est une ressource interprétative réelle. George Sand elle-même, dont l’œuvre irrigue le festival de Nohant où les femmes artistes se retrouvent, avait cette conscience aiguë de la scène comme espace de vérité.

Le répertoire de la Belle Époque : un engagement esthétique et militant

Le programme qu’Arzhel Rouxel défend — Chaminade, Massenet, Fauré, Saint-Saëns — n’est pas un choix par défaut. C’est une position esthétique et, en partie, une posture militante dans le domaine artistique.

Cécile Chaminade (1857-1944) a été l’une des pianistes-compositrices les plus célèbres de son époque, jouant ses propres œuvres en tournée aux États-Unis devant des milliers de personnes, saluée par Queen Victoria. Elle a ensuite connu une quasi-disparition des programmes de concert — éclipsée par le récit dominant qui voulait que la musique « sérieuse » du XXe siècle commence avec Debussy, Ravel, puis Stravinsky, et que tout ce qui sentait le salon soit suspect. La réhabilitation de Chaminade passe par des pianistes qui acceptent de jouer ses œuvres avec la même attention qu’ils consacreraient à un prélude de Chopin.

Jules Massenet, Gabriel Fauré, Camille Saint-Saëns ne sont pas des figures oubliées, mais leurs œuvres pour piano — surtout les pièces courtes, les barcarolles, les nocturnes, les impromptus — sont souvent absentes des grands récitals au profit des sonates et concertos. Arzhel Rouxel s’intéresse précisément à cette marge, à ce répertoire de l’intime qui dit autant sur une époque que ses œuvres monumentales.

Le festival du Château d’Ars, 2022

En 2022, Arzhel Rouxel participe au festival femmes artistes du Château d’Ars, à Nohant-Vic — ce lieu chargé d’histoire où George Sand vécut pendant des décennies, et où le festival contemporain réunit des artistes femmes de toutes disciplines. Y jouer du répertoire de la Belle Époque, dans ce cadre, prend une résonance particulière : le château d’Ars est lui-même un espace construit par des femmes artistes, pour des femmes artistes, autour d’une mémoire qui refuse l’oubli.

La présence d’Arzhel Rouxel parmi les participantes de 2022 signale l’importance que le festival accorde à la transmission — non seulement la transmission des grandes figures historiques, mais aussi celle, vivante, de musiciens qui choisissent délibérément un répertoire sous-représenté.

Une pianiste dans le temps long

Ce qui caractérise le projet artistique d’Arzhel Rouxel, c’est sa cohérence. La Bretagne comme point d’ancrage géographique et cultural, le CNSMDP comme lieu de formation rigoureuse, l’accompagnement de la danse et le théâtre comme élargissements de la sensibilité, le répertoire de la Belle Époque comme territoire de prédilection : ces éléments forment un ensemble lisible, qui ne cherche pas à être généraliste mais à approfondir un espace précis.

Dans le paysage pianistique français contemporain, où la concurrence est intense et les solistes nombreux, choisir une spécialité aussi définie que le piano de la Belle Époque au féminin représente un pari. C’est aussi une façon de s’inscrire dans la continuité d’une histoire musicale que des générations de femmes compositrices et interprètes ont construite — et qu’il appartient aux pianistes d’aujourd’hui de maintenir vivante.

Les femmes compositrices du romantisme tardif et de la Belle Époque n’ont pas toutes bénéficié de la même attention de la part de l’histoire officielle. Des pianistes comme Arzhel Rouxel contribuent, programme après programme, à corriger cette asymétrie.