Il est rare qu’un musicien sorte du Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris avec un prix, à fortiori avec deux. Célia Oneto Bensaïd en a obtenu cinq. Ce chiffre seul dit quelque chose d’exceptionnel sur cette pianiste française : une polyvalence musicale hors norme, une capacité à exceller dans des disciplines complémentaires mais distinctes, et une intelligence de la musique qui ne se laisse pas enfermer dans un seul registre.

Piano solo, direction chorale, accompagnement au piano, musique de chambre, musique contemporaine : chacune de ces disciplines exige des compétences spécifiques, une oreille différemment sollicitée, une relation aux autres musiciens ou aux chanteurs fondamentalement différente. Les réunir dans un même cursus et en sortir lauréate dans chaque domaine est le signe d’un talent polymorphe et d’un travail d’une rigueur peu commune.

La pianiste accompagnatrice : un art méconnu

Parmi les cinq prix d’Oneto Bensaïd, celui d’accompagnement au piano mérite une attention particulière, car il renvoie à une pratique souvent sous-estimée du grand public. L’accompagnatrice n’est pas simplement celle qui soutient un soliste : elle est une musicienne à part entière, dont le rôle est de soutenir, d’anticiper, de répondre, de créer avec le partenaire un espace sonore commun. Les plus grandes maisons d’opéra emploient des pianistes répétiteurs d’un niveau exceptionnel ; le travail de chambre exige une écoute mutuelle dont la qualité conditionne l’ensemble de l’interprétation.

Cette dimension collaborative de la musique — souvent occultée par le culte du soliste virtuose — est précisément ce que la scène musicale féminine a souvent cultivé avec une attention particulière. Les sœurs Boulanger, pionnières de la pédagogie musicale française au XXe siècle, avaient elles aussi développé une vision de la musique comme pratique collective et comme enseignement, au-delà de la performance soliste.

American Touches : un répertoire à découvrir

La discographie de Célia Oneto Bensaïd est l’expression directe de ses choix artistiques. American Touches est un album qui explore le répertoire pour piano des compositeurs américains du XXe siècle — un corpus riche et peu représenté dans les salles de concert françaises, souvent considéré comme périphérique par rapport au canon européen.

Ce répertoire américain est pourtant d’une vitalité exceptionnelle. Il intègre des influences jazzistiques, des héritages africains-américains, une rythmique inventive et une conception harmonique souvent audacieuse. Il est aussi étroitement lié à l’histoire des femmes compositrices, puisque des figures comme Amy Beach ou Florence Price ont joué un rôle majeur dans la constitution de ce canon américain.

C’est précisément dans ce contexte qu’il faut comprendre le travail de Célia Oneto Bensaïd : en choisissant de se spécialiser dans ce répertoire, elle contribue à réévaluer la place des femmes compositrices dans l’histoire de la musique américaine et romantique, un travail de mémoire musicale aussi nécessaire que celui qu’accomplissent les biographes comme Alexandra Lapierre pour les arts visuels et la littérature.

Metamorphosis (2021) : vers la contemporanéité

Avec Metamorphosis (2021), Oneto Bensaïd oriente son regard vers la création contemporaine. Ce disque, qui a reçu un accueil critique favorable, révèle une pianiste capable de se défaire des repères tonal et rythmique du répertoire classique pour habiter des espaces sonores radicalement nouveaux. La musique contemporaine exige une autre forme d’écoute, un autre rapport au silence, au geste, au temps musical — compétences que son prix de musique contemporaine au CNSMD lui avait précisément permis de développer.

Ce double ancrage — répertoire américain du XXe siècle d’un côté, création contemporaine de l’autre — dessine le territoire artistique propre d’Oneto Bensaïd : celui d’une pianiste qui regarde vers les marges du canon, vers ce qui n’est pas encore pleinement reconnu, vers ce qui attend d’être entendu.

Les festivals : La Roque d’Anthéron, La Folle Journée, Piano aux Jacobins

Sa présence dans les festivals de piano les plus prestigieux de France confirme la reconnaissance de ses pairs et des professionnels du secteur. La Roque d’Anthéron, dans les Bouches-du-Rhône, est l’un des plus importants festivals de piano en plein air au monde ; La Folle Journée de Nantes est un festival populaire et exigeant qui attire chaque année des centaines de milliers de spectateurs ; Piano aux Jacobins à Toulouse est l’un des rendez-vous les plus estimés des amateurs de musique de chambre.

Être invitée dans ces trois festivals, c’est appartenir à un cercle restreint de pianistes reconnus simultanément par le public et par les professionnels — deux audiences qui ne convergent pas toujours. Cette double reconnaissance est précieuse : elle garantit à la fois la viabilité économique d’une carrière et sa légitimité artistique.

Artiste Yamaha

Le statut d’artiste Yamaha, accordé par la marque japonaise à un nombre limité d’interprètes sélectionnés pour leurs qualités musicales et leur rayonnement, est une forme de reconnaissance professionnelle distincte des prix d’institutions. Il signifie qu’un des grands facteurs de piano du monde a choisi cette pianiste pour représenter ses instruments — un choix fondé sur des critères de sonorité, de technique et de personnalité artistique.

Cette association entre une artiste et un facteur d’instrument a une longue histoire dans le monde du piano, depuis les relations entre Érard et les grands virtuoses du XIXe siècle. Elle rappelle que l’instrument est lui-même un acteur de l’interprétation, et que le choix de travailler avec un piano particulier est une décision artistique et non seulement commerciale.

George Sand, grande mélomane et amie de Frédéric Chopin dont elle accueillit les séjours à Nohant, avait elle-même compris l’importance du piano comme lieu de résonance entre un compositeur-interprète et son époque. Le Château de Nohant fut pendant des années un salon musical où les liens entre la littérature et la musique se tissaient dans une proximité quotidienne. Célia Oneto Bensaïd, dans son pluralisme disciplinaire, incarne quelque chose de cet esprit : la musique comme pratique totale, ancrée dans une réflexion sur la création et la transmission.

Direction chorale et accompagnement : des disciplines complémentaires

Les prix d’Oneto Bensaïd en direction chorale et en accompagnement méritent qu’on s’y attarde, car ils révèlent une dimension de son travail souvent moins visible que ses récitals de soliste. La direction chorale est un art du geste et du souffle : diriger un chœur, c’est coordonner des dizaines de voix individuelles vers une vision sonore commune. Pour un pianiste, cette pratique enrichit fondamentalement l’écoute harmonique et le sens de la ligne vocale.

L’accompagnement au piano, de son côté, est l’une des disciplines les plus exigeantes et les moins médiatisées du monde musical. Accompagner un soliste instrumental ou un chanteur requiert une double écoute permanente — sur soi et sur l’autre — et une capacité d’adaptation en temps réel que la seule pratique du solo ne développe pas nécessairement. Les pianistes accompagnateurs les plus réputés — comme Gerald Moore, dont les enregistrements avec Dietrich Fischer-Dieskau font référence — sont souvent des musiciens d’une profondeur exceptionnelle, précisément parce que leur art s’est développé dans l’écoute plutôt que dans la démonstration.

La musique contemporaine comme engagement

Son prix de musique contemporaine traduit un engagement qui n’est pas conjoncturel mais constitutif. Travailler régulièrement avec des compositeurs vivants, créer des œuvres nouvelles, participer à des premières mondiales — autant d’activités qui définissent une identité artistique distincte de celle du pianiste classique traditionnel qui rejoue indéfiniment le même répertoire figé.

La création musicale contemporaine est aussi, pour Oneto Bensaïd, une façon de prolonger le geste des compositrices qu’elle interprète dans son répertoire américain. Amy Beach et Florence Price furent elles-mêmes des compositrices qui innovaient dans le paysage musical de leur temps, qui prenaient des risques formels et harmoniques face à des institutions conservatrices. En continuant à donner vie à leurs œuvres tout en soutenant la création d’aujourd’hui, Célia Oneto Bensaïd tisse un fil entre passé et présent qui est l’un des gestes les plus significatifs qu’un interprète puisse accomplir.

Une figure de la nouvelle génération

Célia Oneto Bensaïd appartient à une génération de pianistes françaises — aux côtés d’autres artistes dont les portraits figurent dans ces pages — qui redéfinissent les contours de la carrière d’interprète. Ni soliste enfermée dans un répertoire unique, ni accompagnatrice effacée derrière d’autres solistes, mais une musicienne complète qui navigue entre tous les rôles selon les nécessités du projet artistique. C’est cette polyvalence assumée, articulée autour d’une vision cohérente, qui fait d’elle l’une des figures les plus prometteuses et les plus attachantes de la scène musicale française contemporaine.

Son parcours démontre qu’une formation aussi large que possible — et non la spécialisation précoce souvent recommandée dans les conservatoires — est la meilleure préparation à une vie d’interprète longue et féconde. La musique ne se réduit pas à un seul langage : elle en parle plusieurs, et ceux qui les maîtrisent tous ont, sur les autres, un avantage décisif.