Le Berceau est un tableau de 1872 que Berthe Morisot expose à la première exposition impressionniste en 1874. Une femme — sa sœur Edma — regarde son enfant endormi sous un voile de mousseline transparente. La touche est libre, vibrante, les blancs et les gris construisent une atmosphère d’une douceur attentive qui est aussi une réflexion sur la maternité, la surveillance, la douceur du lien. Ce tableau est aujourd’hui au musée d’Orsay. Il est l’une des œuvres fondatrices de l’impressionnisme — et son auteure est la seule femme à avoir participé au groupe depuis ses premières expositions.

Les femmes peintres françaises des XIXe et XXe siècles forment une constellation trop longtemps ignorée. Berthe Morisot en est sans doute la figure la plus centrale, et la plus représentative des tensions qu’une femme peintre traversait dans la France du Second Empire et de la IIIe République.

Une vocation précoce, un milieu favorable

Berthe Morisot naît le 14 janvier 1841 à Bourges dans une famille bourgeoise cultivée. Son père est haut fonctionnaire, sa mère — Cornélie Thomas — est une femme d’une curiosité intellectuelle réelle, qui encourage ses filles dans leur formation artistique. Berthe et sa sœur Edma reçoivent des leçons de dessin et de peinture, comme il est d’usage dans les familles bourgeoises de l’époque — mais avec une intensité qui dépasse la simple distraction mondaine.

Leurs professeurs successifs — Joseph Guichard, Jean-Baptiste-Camille Corot — reconnaissent en Berthe une élève d’exception. Corot lui enseigne la peinture en plein air, la liberté du geste, le rapport direct à la lumière : autant d’éléments qui préfigurent sa pratique impressionniste. Mais c’est Guichard qui, le premier, alerte Mme Morisot : « Vos filles ont du talent — un talent qui va au-delà de ce que vous imaginez. Ce que vous voulez, c’est que ce talent reste amateur. Si vous voulez qu’il aille plus loin, pensez au sacrifice que cela représente pour une famille. »

La famille choisit d’encourager Berthe plutôt que de la retenir.

La rencontre avec Manet et l’entrée dans le cercle impressionniste

En 1868, Henri Fantin-Latour présente Berthe Morisot à Édouard Manet dans les salles du Louvre, où tous deux travaillent à des copies d’après les maîtres. La rencontre est décisive. Manet est fasciné par Morisot — par son intelligence, par la qualité de son regard, par son indépendance — et la peint à plusieurs reprises. Le Balcon (1869), Le Repos (1870) : dans ces toiles, Berthe Morisot est à la fois sujet et témoin, modèle et peintre.

Leur rapport est complexe et fécond. Manet influence Morisot — sa palette se libère, sa touche gagne en hardiesse. Mais Morisot influe aussi sur Manet : certains historiens attribuent en partie à leur échange le virage définitif de Manet vers la peinture en plein air et la touche fragmentée des dernières années.

En 1874, Berthe Morisot épouse Eugène Manet, frère d’Édouard. Elle conserve son nom d’artiste — Berthe Morisot — pour signer ses tableaux, refusant la dissolution dans l’identité maritale qui était alors la norme.

Sept expositions impressionnistes sur huit

La première exposition impressionniste a lieu du 15 avril au 15 mai 1874, dans l’atelier du photographe Nadar au 35 boulevard des Capucines à Paris. Elle rassemble Monet, Renoir, Degas, Pissarro, Sisley, Cézanne — et Berthe Morisot. Sa participation n’est pas un fait mineur : elle est l’une des organisatrices du projet, partie prenante des décisions collectives, et expose neuf œuvres dont Le Berceau.

Elle participera à sept des huit expositions impressionnistes (1874-1886), manquant uniquement celle de 1878 — l’année de la naissance de sa fille Julie. Cette régularité est remarquable. Elle signifie que Berthe Morisot n’est pas une participante invitée, une femme tolérée au bord d’un groupe d’hommes : elle en est membre à part entière, avec le même engagement, les mêmes droits d’exposition, la même liberté artistique.

Une œuvre centrée sur la vie intérieure

Ce qui distingue l’œuvre de Berthe Morisot — et ce qui lui a parfois valu, injustement, d’être minorée — c’est son territoire de prédilection : la vie intime, domestique, féminine. Les femmes au jardin, les mères avec leurs enfants, les jeunes femmes à leur toilette, les intérieurs lumineux. La Lecture (1873) montre une femme et une jeune fille lisant dans un jardin, la lumière filtrant à travers les arbres. Jeune Femme se poudrant (1877) est une étude de lumière et de geste privé d’une délicatesse extrême. La Chasse aux papillons déploie une scène de plein air dans une vibration de couleurs qui n’a rien à envier à Monet.

Ce n’est pas la peinture des batailles ou des mythologies — genres valorisés par l’Académie — mais ce n’est pas non plus une peinture anodine. C’est la peinture de ce que Berthe Morisot pouvait voir, de là où elle était. Et ce qu’elle a fait de ce territoire est d’une qualité exceptionnelle.

La question posée par son œuvre — et que George Sand posait simultanément dans la littérature — est celle de la valeur accordée à ce qui est perçu comme féminin. La vie intime mérite-t-elle la même attention picturale que la vie publique, politique, héroïque ? Berthe Morisot répond par ses tableaux : oui, absolument, et peut-être davantage.

La mort prématurée et la postérité

Berthe Morisot meurt le 2 mars 1895, à cinquante-quatre ans, d’une pneumonie. Sa fille Julie Manet, alors âgée de seize ans, est recueillie par les Mallarmé et les Renoir — témoignage de la chaleur des liens que Berthe avait tissés dans le monde artistique.

Stéphane Mallarmé prononce son éloge funèbre. Claude Monet, Edgar Degas, Pierre-Auguste Renoir et Camille Pissarro portent son cercueil. Ce cortège dit ce qu’elle était pour ses contemporains : l’égale.

Sa postérité est lente à s’établir. Pendant longtemps, son nom est mentionné comme curiosité — « la seule femme impressionniste » — plutôt que comme artiste de premier plan. La réhabilitation vient progressivement, à mesure que l’histoire de l’art prend conscience de ses biais systématiques. Aujourd’hui, le Musée Marmottan Monet à Paris conserve la plus grande collection de ses œuvres au monde — donation de sa fille Julie. Le musée d’Orsay lui consacre régulièrement des expositions et des œuvres permanentes.

Sa place dans l’impressionnisme est désormais établie sans ambiguïté. Elle n’est plus « la femme du groupe » mais l’une des fondateurs du mouvement. Ce n’est que justice — et il a fallu un siècle pour que cette évidence soit reconnue sans réserve.