Il faut regarder L’Âge mûr longtemps. Cette sculpture en bronze, fondue entre 1899 et 1903, montre un homme âgé entraîné vers la mort — figure féminine desséchée qui l’enveloppe, le tire en arrière — tandis qu’une femme jeune, à genoux, les bras tendus, le supplie de rester. La composition est d’une clarté et d’une violence rares. L’allégorie est transparente : Rodin, Rose Beuret qui le retient, Camille Claudel qui supplie. C’est peut-être la sculpture autobiographique la plus déchirante de l’histoire de l’art français.

Camille Claudel a trente-cinq ans quand elle modèle L’Âge mûr. Dans moins de quinze ans, elle sera internée dans un asile psychiatrique où elle mourra trente ans plus tard, sans jamais avoir touché une nouvelle pièce d’argile.

L’enfance et la vocation

Camille Claudel naît le 8 décembre 1864 à Fère-en-Tardenois (Aisne). Sa famille est bourgeoise, sans rapport particulier avec les arts. Mais Camille, dès l’enfance, modèle la terre, le plâtre, tout ce qu’elle trouve. Sa vocation est précoce, absolue, et incompréhensible pour sa mère qui voit dans cette passion masculine une bizarrerie de fille.

Son père, Louis-Prosper Claudel, est le seul à la soutenir. C’est lui qui déménage la famille à Paris pour permettre à Camille d’étudier la sculpture — chose extraordinaire pour l’époque. Elle entre à l’atelier du sculpteur Alfred Boucher, puis à l’École des arts décoratifs. L’École des Beaux-Arts n’accepte pas les femmes — cela ne changera qu’en 1897.

George Sand avait imposé la même liberté quelques décennies plus tôt dans un autre domaine. Pour Camille Claudel comme pour Sand, la vocation artistique commence par un combat contre les normes de genre.

L’atelier de Rodin : collaboration et passion

En 1884, Alfred Boucher présente Camille Claudel à Auguste Rodin. Elle a dix-neuf ans. Il en a quarante-quatre. Elle devient son assistante, son collaboratrice, sa maîtresse. Leur relation dure environ dix ans — dans l’intensité créatrice, la violence des sentiments, la jalousie, la dépendance mutuelle.

La question de la part de Camille dans l’œuvre de Rodin est légitime et encore débattue. Les historiens s’accordent à dire qu’elle a travaillé sur des parties des Bourgeois de Calais et de La Porte de l’Enfer. Rodin lui-même reconnaissait son génie — « Je lui ai montré où trouver l’or, mais l’or qu’elle trouve est à elle. »

Une œuvre propre d’une originalité absolue

Ce qui rend la vie de Camille Claudel particulièrement tragique, c’est que son talent était reconnu de son vivant. La Valse (1893) est remarquée à sa première présentation — une couples enlacé dans un mouvement de torsion qui rend visible la musique. Sakountala (1888) reçoit une mention au Salon. La Petite Châtelaine touche par sa tendresse et sa précision. Clotho (1893) — la Parque vieille, le corps un nœud de chair et de laine — est une vision expressionniste avant l’expressionnisme.

Son style propre — la façon dont elle rend le mouvement arrêté, la façon dont elle traite les mains, le travail de la surface — est distinct de Rodin. Elle est une sculptriceà part entière.

L’État français lui commande L’Âge mûr en 1899. La commande est ensuite annulée — peut-être à cause du contenu autobiographique trop transparent, peut-être à cause de la rupture avec Rodin qui a de l’influence. C’est le premier signe que sa carrière ne sera pas soutenue comme elle le mérite.

La solitude et la descente

Après la rupture avec Rodin vers 1898, Camille Claudel travaille seule dans un atelier de l’île Saint-Louis. Elle continue de sculpter, de produire des œuvres importantes. Mais elle se coupe progressivement du monde artistique. Elle refuse les expositions, détruit elle-même une partie de son travail (on estime qu’elle a détruit des dizaines de sculptures), développe une paranoïa grandissante — elle est convaincue que Rodin vole ses idées, que des gens la surveillent.

Ces années 1900-1913 sont celles d’une détresse progressive que la famille observe sans intervenir efficacement.

L’internement : trente ans de silence

Le 3 mars 1913, quatre jours après la mort de son père, un fourgon psychiatrique vient chercher Camille Claudel dans son atelier. Sa mère et son frère Paul — le futur auteur dramatique et poète catholique — ont signé les papiers. Elle est conduite à la maison de santé de Ville-Évrard, puis transférée en 1914 à l’asile de Montdevergues, dans le Vaucluse, où elle restera jusqu’à sa mort en 1943.

Elle a soixante-dix-huit ans quand elle meurt. Elle n’a pas sculpté une seule fois pendant ses trente années d’internement. Les médecins de l’asile ont écrit à la famille, à plusieurs reprises, qu’ils ne justifiaient plus son maintien — qu’elle n’était plus dangereuse pour elle-même ou pour autrui. La famille a toujours refusé de la reprendre.

Paul Claudel, catholique fervent, grand homme de lettres, est venu la voir en 1927 — une seule fois en trente ans. Il a ensuite prétendu que sa vie artistique continua jusqu’à la fin. Ce n’est pas vrai. Elle mourut seule, oubliée, dans un asile de province, pendant la Seconde Guerre mondiale, en demandant à sortir.

La réhabilitation

La réhabilitation de Camille Claudel est l’une des grandes réparations de l’histoire de l’art du XXe siècle. Elle commence tardivement, dans les années 1950-1960, grâce à des collectionneurs et des historiens qui redécouvrent ses œuvres dispersées. L’exposition rétrospective au musée Rodin en 1984 est un tournant. Le film de Bruno Nuytten avec Isabelle Adjani (1988) lui donne une visibilité populaire internationale.

En 2017, le musée Camille Claudel ouvre à Nogent-sur-Seine, ville de son enfance, avec la plus grande collection de ses œuvres au monde. Son nom figure désormais dans toutes les histoires de la sculpture française. L’injustice n’est pas réparée — trente ans de silence ne se réparent pas — mais la mémoire est rétablie.

Sa vie est aussi une leçon sur la façon dont les femmes artistes ont été — et parfois sont encore — traitées quand leur génie dérange, quand leur liberté effraie, quand leur souffrance est plus commode à enfermer qu’à entendre. Les femmes peintres et sculptrices de sa génération ont toutes buté contre des murs similaires — rares sont celles qui en sont sorties indemnes.